Le temps de passer chez moi en vitesse pour enfiler un jean et remplacer la chemise sous ma veste par un t-shirt, puis d’arriver au Havana, j’étais presque à l’heure.
«_ Une demi-heure, tu t’améliores, me lance Muriel
_ Désolée, Mumu(je sais qu’elle a horreur qu’on l’appelle comme ça), les embouteillages..
_ Il se prénomme comment ton nouvel embouteillage ? me demande, complice, Nina.
_ Oh arrête !
_ Allez, dis-nous tout, coquine ! »
Là, je me dis qu’il est hors de question que je leur raconte la nuit de folie que je viens de passer. Pour me prendre des remarques, non merci, je connais la chanson. Trois tequilas plus tard, me voilà en train de déballer tous les détails croustillants de ce charmant jeune homme, Pierre (je mentionne son nom pendant que j’arrive encore à le replacer sur son visage, avant qu’il ne rejoigne la masse sombre des inconnus de passage qui n’ont laissé en moi que des souvenirs flous). Sa chambre de cadre, avec fauteuil en cuir et minibar, contraste frappant avec le désordre ambiant. Son boxer noir, sa salle de bain minimaliste, ses mains douces. Ses cheveux noir jais un peu en bataille, et Beethoven en fond sonore.
« _ Putain c’est dingue ! Comment tu fais ? Tu fais le trottoir ou quoi ? Me lance une Muriel carrément abasourdie.
_ Ben non, même pas.
_ Et celui-là, tu vas le revoir ? »
AARGGHH. Non, Nina, pas cette question-là ! Grand silence. Deux paires d’yeux me scrutent. J’imagine parfaitement ce que ces deux filles, qui m’ont soutenues où que j’aille depuis une dizaine d’années, pensent. « Non, Inès, déconne pas, là…Arrête un peu ! On ne te demande pas de te marier mais aies quand même un peu de respect de toi-même ! » En ce moment précis, j’ai su qu’il fallait absolument que je dises « oui » si je ne voulais pas avoir droit au regard triste de mes compagnes de galère. Problème : je n’ai jamais su mentir. Grand silence. Quoi, c’est pas de ma faute si sa fiancée revient demain !
Arrête, Inès, arrête………
Je suis allongée sur le lit, la tête pendant en arrière dans le vide. Moment d’intense plénitude. Je ferme les yeux, et j’entends ses moindres mouvements sur l’étoffe. Sa main agrippe le coin de l’oreiller. Il va s’endormir. Une de mes mains caresse mes cheveux éparpillés dans le vide, je tends le cou vers l’arrière. Je suis bien, là. Ma deuxième main s’attarde sur mon ventre, mes côtes, mes seins. Un poème de Baudelaire me revient en mémoire.
« Ce soir, la lune rêve avec plus de paresse,
Ainsi qu’une beauté, sur de nombreux coussins,
Qui, d’une main distraite et légère caresse,
Avant de s’endormir le contour de ses seins »…
Je ne me souviens plus de la suite. Hummm...tant pis...
Sa respiration est calme, douce, sereine. C’est celle de chaque homme après l’amour. L’air que nous avons réchauffé ensemble caresse ma peau ; j’ai encore le goût de ses lèvres sur les miennes.
« On m’a souvent dit : « Mais arrête tes conneries, Inès ! Tu te fais prendre pour une salope ! » Qu’est-ce qu’ils en savent, que je n’en suis pas une ? En y réfléchissant, ça ne me gène pas tant que ça, l’idée d’être une femme qui se fait plaisir et qui l’assume. Le problème, c’est que dans l’esprit de tout le monde, je suis restée la « petite Inès », la gentille petite fille sage, polie et timide. Les temps changent, il faut s’y faire. Inès a grandi. »
Murmure qui doit être moins d’approbation que de sommeil.
« Aucune des personnes qui me soit passées entre les mains ne semble le regretter. Tu regretteras, toi ? Quelle question ! Bien sûr que non. C’est drôle, j’éprouve une certaine fierté à faire jouir. Je me suis enfin trouvé une utilité. »
Je m’étire, tendant les bras vers l’arrière, cambrant mes reins nus. Ferme à nouveau les yeux, puis m’endors, bercée par la calme volupté du silence qui suit mes paroles.
Un bruit de crapaud mécanique me réveille. Mon portable.
« Oui ? Muriel ? Bien sûr que non, je n’avais pas oublié ! Euh…Il est quelle heure, là ? Ok. Je vous rejoins dans….mettons 2h. Salut. »
Merde, le dîner avec les filles ! Je me redresse, mes cheveux se jettent furieusement sur mon visage. Hop debout ! Je me faufile entre les vêtements épars jusqu’à la salle de bain. Voyons voir ce que je peux trouver chez ce mec… Ouhla, si je me lave avec ce gel douche, je vais avoir droit à des commentaires ! Allez, je tente le coup au shampooing, il sent moins fort. Je le sens qui se réveille. J’entends ses pas sur le parquet, et j’imagine son corps grand, mince et souple se diriger vers moi. Il se faufile sous la douche avec moi, posant ses mains sur mes hanches, par derrière.
« _ Tu es pressée ?
_ Oui, désolée… J’avais oublié un rendez-vous… »
Je sors de la douche, attrape une serviette, retourne dans la chambre. Chignon rapide, puis j’enfile mon tailleur de responsable marketing.
« Pourquoi tu t’es lavée avec le shampooing ? »
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